EXTRAIT
1
– Jenna ?
– Oui,
c’est moi, répondis-je en me levant d’un bond avant de m’approcher de l’homme
qui venait de pénétrer dans la salle d’attente.
– Docteur
James, entrez, je vous prie.
Je le remerciai d’un sourire léger et
pénétrai, anxieuse, dans le bureau. Aussitôt, mon regard parcourut la pièce à
la recherche d’un fauteuil où souvent les psys endorment leurs patients. Ce
bureau en était dépourvu, pour mon plus grand plaisir, mais cela me fit
m’interroger sur le déroulement de ce rendez-vous que j’avais accepté à
contrecœur.
Le Docteur James me présenta un siège,
j’y retombai vivement et serrai mon sac contre moi. Je savais que je devais
paraître anxieuse, mais je ne pouvais m’empêcher de me poser des questions sur
cette entrevue et ce jeune médecin. D’ailleurs, il me paraissait beaucoup trop
jeune pour s’occuper de patients en fin de vie.
Avait-il des dons d’apaisements ?
Mes pensées s’interrompirent
soudainement alors qu’un petit éclaircissement de gorge se fit entendre.
– Je
suis content que vous soyez venue, Jenna…
– Je
n’ai pas eu le choix, claquai-je en le foudroyant du regard. Écoutez, si cela
ne tenait qu’à moi je ne serais pas ici et… c’est vraiment une mauvaise idée,
vous savez. Je ne crois pas du tout qu’un psy pourrait m’aider…
– Pourtant
j’ai envie de vous aider.
– Que
vous ayez envie ou non m’importe peu.
– Et
pourquoi cela ?
– Vous
seriez capable de me donner encore une dizaine d’années à vivre ? lui
demandai-je en serrant les poings à la profonde colère qui venait de me
submerger.
– Je
ne peux pas en effet, mais parler vous soulagerait.
– À
votre avis, ce n’est pas ce que j’étais en train de faire ? demandai-je
d’un ton réprobateur.
Il me considéra d’un air étrange et je
commençais à éprouver de la gêne. Je baissai les yeux, cédant à ce regard d’un
vert étonnement clair, et secouai la tête pour me rafraîchir les idées.
– Je
sais que le Docteur Hart s’inquiète… c’est normal, il est médecin, mais je vais
bien, mis à part cette condamnation.
– Vous
leur avez parlé ?
J’écarquillai les yeux. Stupéfaite, je
restai là, immobile, alors que mon esprit se perdait dans ce regard insistant.
– Vous
avez raison sur une chose, l’inquiétude du Docteur Hart, Jenna. Il s’inquiète
comme tout médecin qui verrait que sa patiente refuse de l’aide auprès de ses
proches.
– Il
est trop tôt.
– J’ai
lu votre dossier et, au contraire, il est plus que temps de leur apprendre
votre maladie. Vos examens sanguins sont de plus en plus inquiétants, Jenna.
– Je
ne peux pas… j’ai des choses à régler avant et…
– Pour
votre fille ? Maddy, c’est ça ?
Pétrifiée, je hochai la tête.
– Elle
n’a que quatre ans… je peux comprendre ce que vous pensez, mais… elle doit être
préparée à…
– Ma
mort ? m’exclamai-je, horrifiée à cette pensée. Comment voulez-vous que je
m’y prenne ? Lorsqu’elle est dans son bain ? Lorsqu’elle est sur le
point d’aller se coucher, j’arrête l’histoire que je lui lis et je lui
dis : ah, au fait, ma chérie, je ne te l’ai pas encore dit, mais tu devras
bientôt vivre avec ton père, car je vais mourir ?! C’est comme ça que vous
voulez que je lui apprenne ? Que je brise les moments qu’elle aime !
hurlai-je avant de me mettre à sangloter. Je suis désolée…
Je n’aurais pas dû m’emporter.
Cette pensée tragique en imaginant le
visage de Maddy se décomposer lorsque je lui apprendrais ma mort proche m’était
insupportable.
À présent, j’étais en larmes et
sanglotais, le corps tremblant. Je cachai mon visage entre mes mains, redoutant
le regard du médecin qui venait de me jeter la réalité en face, à nouveau.
Alors que je tentai de me calmer,
d’apaiser ces sanglots détestables qui me firent passer pour une faible devant
cet inconnu, je sentis une main se poser sur mes cheveux. Je reculai
légèrement, refusant ce contact avec cet homme horrible qui voulait du mal à
mon enfant, à l’homme que j’aimais, mais cette main fut suivie d’une seconde
puis mon cerveau refusa de m’obéir.
– Je vous déteste… murmurai-je,
constatant qu’il s’était mis à genoux pour être à ma hauteur.
– Je
sais…
Je ne fus alors plus capable de me
reprendre, d’éviter de pleurer encore et encore, alors que cette fois, ma tête
vint se poser contre le torse de cet homme. Il me serra contre lui, ses mains
parcourant le haut de mon dos. Je fermai les yeux, continuant à pleurer avant
de sentir une pointe de soulagement monter peu à peu en moi…
Rosa venait de quitter la maison pour
aujourd’hui. J’en profitai alors pour me reposer quelques minutes, épuisée par
ce flot d’émotions qu’Andrew m’avait obligée à traverser. Le Docteur James
était quelqu’un de très gentil et ouvert. Je m’étais fait une fausse idée sur
cet homme, mais je repoussais toujours celle de consulter un psychologue.
En outre, il avait réussi à me faire
parler sur la décision que j’avais prise pendant la nuit. Contrairement à ce
que j’imaginais quant à sa réaction, il m’avait donné l’impression de la
comprendre. Il m’avait toutefois suggéré de revenir avant de me sentir trop
fatiguée.
Je soupirai et me redressai sur mon lit.
Il avait raison, je ne pouvais pas partir ainsi, laisser Maddy dans les jambes
de Went alors qu’il était en plein tournage.
Si Andrew ne m’avait pas ouvert les
yeux, qu’en aurait-il été ?
Ma fille et l’homme que j’aimais m’en
auraient tellement voulu. Peut-être que ce fut cette unique raison qui me
poussait à partir quelque temps.
Oui, je voulais le mettre en colère
après moi. Les abandonner serait plus facile pour tout le monde.
– Arrête, Jenna, murmurai-je en secouant
la tête, me focalisant sur l’accord passé avec mon médecin.
Je me levai puis inspirai profondément
avant d’attraper le téléphone et de composer le numéro de Sébastien.
– Jenna ?
Comment tu vas ? fit-il après un moment.
– Tout
va bien, mentis-je en fermant les yeux avant de les rouvrir et de prendre mon
courage à deux mains.
– Tu
es sûre ? Comment ça se passe à Los Angeles ?
– Oh,
tout va bien. Maddy adore l’école et Went est toujours pris par le tournage…
– Vous
me manquez beaucoup…
– Justement,
je t’appelais pour te demander si tu ne verrais pas d’inconvénient si… écoute,
Séb…
– Parle-moi ?
Qu’est-ce que tu as ? Tu t’es disputé avec lui, c’est ça ?
– Mais,
non ! Arrête, Séb… Went est un amour, ce n’est pas de ça qu’il s’agit.
– Dis-moi
ce que c’est alors, tu commences à me faire peur.
– J’ai
besoin de prendre quelques jours pour réfléchir et… est-ce que tu veux bien…
– Tu
reviens avec la petite ?!
– Ne
t’emballe pas… murmurai-je en soupirant, comprenant son enthousiasme. Je viens
seule, Sébastien, c’est juste pour quelques jours.
– Et
Maddy ? Tu viens de me dire que Went est débordé avec le tournage ?
– Oui,
mais il s’arrangera, ne t’inquiète pas pour lui.
Étonnée par la petite minute de silence
qui suivit, je fermai les yeux et m’installai sur le bord du lit, sentant la
nausée m’envahir.
– Mais
si cela te dérange, je prendrai…
– Qu’est-ce
que tu racontes, Jenna ?! Je serai ravi de te revoir à la maison,
sœurette.
– Très
bien… je… merci, Séb, lui dis-je, émue.
– Jenna ?
– Hum ?
– Went
n’est pas encore au courant, n’est-ce pas ? Tu sembles inquiète.
– Je
vais lui parler tout à l’heure, mais il n’y verra pas d’inconvénient, j’en suis
certaine…. Et… j’ai besoin de parler à Jim.
– À
Jim ? Pourquoi ça ?
– Je
te le dirai dès que je serai de retour, mais en attendant, je ne veux pas que
tu en parles, s’il te plaît ?
– Je
te le promets, mais ton comportement me surprend… tu me caches quelque chose…
– Je
te rappelle dès que j’ai mon billet d’avion, Séb. Il faut que je te laisse.
– Jenna !
– Quoi ?
demandai-je en roulant des yeux pour ne pas laisser mes larmes de culpabilité
s’échapper de mes paupières.
– Je
t’aime…
Je retins un sanglot avant de fermer les
paupières très fort pour que celui-ci ne s’échappât pas plus loin que du fond
de ma gorge. Mon cœur se serra douloureusement dans ma poitrine, mais je finis
par reprendre le dessus pour ne pas l’inquiéter davantage.
– Je t’aime aussi, Séb, répondis-je
d’une voix brisée par l’émotion avant de raccrocher rapidement...

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